Candide de Voltaire – Chapitre XXIII

Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce qu’ils y voient.

Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde! qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais. Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une autre espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles dépensent pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas; je sais seulement qu’en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.

[1] Voyez, tome XXI, Le précis du Siècle de Louis XV, chapitre XXXV. B.

En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte; quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui était ce gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. C’est un amiral, lui répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre! Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts pour le sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les atrocités théologiques; et il savait que Byng était une victime que les ministres anglais sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le 14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis XV. B.

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam), pour le conduire sans délai à Venise.

Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux qu’il soit possible.

Post a comment or leave a trackback: Trackback URL.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: